Il est rare qu’une artiste engage son public avec autant d’authenticité. Joys Sa’a, dans un geste de création musicale sincère, publie sur sa page Facebook une invitation ouverte : elle ne cherche pas à suivre une tendance, mais à construire une œuvre qui parle vrai. Ce n’est pas une stratégie — c’est une démarche. Une manière de ressentir, d’écouter, de composer à partir de ce qui vibre en elle et autour d’elle. Sa musique naît du dialogue, pas du calcul. Et c’est précisément cette sincérité qui la rend précieuse.
Et cette démarche nous touche. Parce qu’elle est rare. Parce qu’elle est courageuse. Et parce qu’elle pose une question essentielle : comment faire entendre une voix locale dans un monde globalisé, sans se trahir ?
Chez nous, cette question est centrale. Nous croyons que l’international ne se construit pas en reniant ses racines, mais en les sublimant. Nous pensons que les artistes qui vont contre le vent sont ceux qui marquent l’histoire. Et Joys Sa’a est de cette trempe-là.
– Une langue minoritaire, une voix universelle –
“Le yemba ne demande pas à être compris — il exige d’être écouté.”
Joys Sa’a chante en yemba, une langue bamiléké complexe, tonale, rarement écrite, encore moins enseignée. Une langue qui vit surtout dans la bouche des anciens, dans les rituels, dans les silences transmis. Elle le fait avec grâce, exigence et courage. Là où beaucoup cèdent à la facilité du français ou de l’anglais, elle choisit la fidélité à sa mémoire. Et c’est précisément ce qui la rend précieuse.
Chanter en yemba, ce n’est pas seulement un choix artistique. C’est un acte politique, un refus de l’effacement, une manière de dire que sa langue vaut autant que les autres. C’est aussi un geste de réparation — pour les langues qu’on a voulu taire, pour les voix qu’on a jugées trop locales, trop codées, trop “intraduisibles”.
Le yemba est tonal : une syllabe peut changer de sens selon l’intonation. Il est porteur d’une vision du monde, d’une cosmogonie, d’une mémoire. En le chantant, Joys Sa’a ne transmet pas seulement des mots — elle transmet des rythmes de pensée, des images ancestrales, des émotions enracinées.
Et l’émotion, justement, ne se traduit pas – elle se vit. Elle traverse les langues, les corps, les frontières. Dans la vérité du chant, le yemba devient universel. Non parce qu’il est compris, mais parce qu’il est ressenti.
“Kidjo en éclaireuse : quand le fon devient universel, le yemba peut aussi”
Pour éclairer le chemin de Joys, il faut regarder celui qu’Angélique Kidjo a tracé. Elle aussi vient d’une langue minoritaire — le fon du Bénin. Elle aussi a dû affronter les injonctions à “chanter en anglais”, à “faire comme les autres”, à “simplifier pour plaire”. Mais elle n’a jamais cédé. Chaque pression, elle l’a transformée en levier. Chaque frontière, en scène. Sur les plus grandes scènes du monde — Carnegie Hall, Olympia, Hollywood Bowl — elle a chanté en fon, sans jamais renier sa langue. Les Beatles, Talking Heads, Otis Redding… elle les a repris en version africaine, prouvant que l’africanisation n’est pas une perte, mais une relecture puissante. Cinq Grammy Awards ont salué une voix qui chante dans une langue que peu comprennent, mais que tous ressentent. Ambassadrice de l’UNICEF, porte-voix des sans-voix, militante pour l’éducation, la paix, la dignité — sa musique est devenue un outil diplomatique.
Kidjo n’a pas suivi le vent. Elle l’a redirigé. Elle n’a pas demandé la permission — elle a imposé la présence. Et c’est cette audace, cette fidélité à soi, cette capacité à faire de sa langue un instrument universel, que Joys Sa’a peut revendiquer à son
– Ce que nous proposons à Joys Sa’a : partir des racines pour s’internaliser –
Nous croyons que son prochain projet musical peut devenir une œuvre de référence, à condition de rester enraciné. Voici quelques pistes que nous lui suggérons :
1. Un EP narratif en yemba
Un projet de 5 à 7 titres, chacun incarnant une voix oubliée : femme marginalisée, enfant déplacé, artiste méconnu, ancien silencieux. Le yemba devient ici une langue de mémoire, de dignité, de beauté.
Chaque morceau pourrait porter un nom symbolique :
- réflexion
- exil intérieur
- traversée
- Le jour viendra.
- le temps
Ce serait une œuvre à la fois intime et universelle, où la musique devient miroir social.
2. Une musicalité hybride : entre racines et réinvention
Fusion entre afro-soul, chant traditionnel, spoken word et textures cinématographiques. Pas pour suivre la mode, mais pour créer une esthétique propre, reconnaissable, puissante. Chez Joys Sa’a, la musique n’est pas un décor — c’est un langage pluriel, un espace de résistance et de résonance.
Le yemba peut être chanté, murmuré, slamé. Il peut se poser sur un balafon comme sur une nappe électro, glisser entre les pulsations d’un ngoma ou les silences d’une guitare sèche. Chaque instrument devient un corps sonore, chaque silence un souffle rituel. Le mvet dialogue avec les pads numériques, le spoken word épouse les rythmes syncopés, et le chant traditionnel s’élève comme une mémoire vivante.
Cette hybridité ne cherche pas à plaire — elle cherche à dire autrement. À faire entendre une langue minoritaire dans une architecture sonore contemporaine. À prouver que l’authenticité peut être moderne, que la tradition peut être audacieuse.
Joys Sa’a ne juxtapose pas les styles — elle les tisse. Elle crée un tissu musical où chaque fibre est choisie, chaque vibration est pensée. C’est une musique qui respire l’Afrique, mais qui parle au monde.
3. Des visuels forts
Clips tournés dans des lieux symboliques : villages, quartiers populaires, ateliers, marchés. Avec des visages réels, des gestes simples, des regards profonds.
Sous-titrés avec soin, traduits poétiquement, pour que le monde comprenne sans que Joys ait à se traduire.
Un format hybride entre clip musical et court-métrage engagé pourrait renforcer l’impact.
4. Une pédagogie douce
Mini-documentaires, podcasts, making-of : expliquer la langue, les choix artistiques, les récits derrière les chansons. Créer de la curiosité, de l’attachement, du respect.
Chaque épisode pourrait décrypter un morceau, avec témoignages, extraits, réflexions. Cela permettrait de créer un lien fort avec le public, au-delà de la musique.
5. Une stratégie de diffusion ciblée
Boomplay, Trace Africa, Colors, Tiny Desk, festivals comme WOMAD, Afrima, Visa pour la Musique. Et surtout, des médias qui valorisent l’authenticité plutôt que le bruit.
Un pitch bien construit, une direction artistique claire, et une cohérence visuelle peuvent ouvrir des portes insoupçonnées.
À Joys Sa’a, de la part de notre rédaction :
Tu n’as pas à suivre le vent — tu es déjà souffle. Inutile de faire du bruit — ta voix est vibration. Nul besoin de te traduire — tu es langage, dans sa forme la plus incarnée.
Nous te saluons avec respect. Et si ces mots peuvent accompagner ton prochain envol, alors notre mission est accomplie.
Pourquoi cette réponse publique ?
Offrir des espaces de dialogue aux artistes comme Joys Sa’a, c’est une nécessité. Défendre une musique locale qui s’élève sans se travestir, c’est une conviction. Participer à cette conversation avec respect, engagement et passion — c’est notre choix.
Et parce que nous savons que dans un monde saturé de sons, ce sont les voix singulières qui résonnent le plus loin.
















