Une enquête européenne conclut à l’empoisonnement d’Alexeï Navalny par une toxine rare, l’épibatidine. Ces accusations, rejetées par le Kremlin, ravivent le spectre d’une longue série d’affaires impliquant des poisons attribués aux services russes.
Ce neurotoxique présent dans la peau de grenouilles venimeuses d’Amérique du Sud a été retrouvé dans « des échantillons prélevés sur Alexeï Navalny », ont annoncé samedi dans un communiqué commun les gouvernements britannique, suédois, français, allemand et néerlandais.
Moscou mis en cause
« Seul l’État russe avait les moyens, le mobile et l’opportunité de recourir à cette toxine mortelle », affirment-ils, disant tenir Moscou « pour responsable de sa mort » le 16 février 2024 dans la colonie pénitentiaire de Kharp, dans l’Arctique russe où il purgeait une peine de 19 ans.
Le Kremlin a rejeté lundi des accusations « biaisées et dénuées de fondement ». Mais ces accusations font écho à de nombreuses affaires d’empoisonnement d’opposants en lien – avéré ou suspecté – avec les services russes: le polonium impliqué dans la mort à Londres de l’ex-agent du FSB Alexandre Litvinenko en 2006, la dioxine qui a laissé le président ukrainien Viktor Iouchtchenko défiguré en 2004, le Novitchok retrouvé dans la tentative d’empoisonnement de l’agent double Sergueï Skripal au Royaume-Uni en 2018…
« Il faut rester prudent, mais cette hypothèse est d’autant plus plausible que Navalny avait déjà fait l’objet d’une tentative d’assassinat dans un avion avec des sous-vêtements imprégnés d’un neurotoxique organophosphoré, le Novitchok, qui n’est fabriqué qu’en Russie » en 2020, relève Olivier Lepick, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique spécialisé dans les armes chimiques.
– Substance « jamais utilisée » –
« A ma connaissance, l’épibatidine n’a jamais été utilisée pour des assassinats », poursuit M. Lepick. Cette substance était jusqu’alors essentiellement connue pour son effet sur les animaux tentant de s’en prendre aux grenouilles-dards d’Equateur.
« C’est un neurotoxique puissant, qui d’abord hyperstimule le système nerveux de manière extrêmement violente et puis ensuite le bloque. Donc vous allez convulser et ensuite avoir une paralysie, notamment respiratoire », résume le Dr Jérôme Langrand, directeur du centre antipoisons de Paris.
Mais pour le scientifique, le recours à cette substance pour l’empoisonnement de Navalny est « un peu troublant ». « On se demande: pourquoi aller chercher ce poison-là ? Si jamais c’était pour dissimuler un empoisonnement, ce n’est pas la meilleure substance. Ou est-ce pour diffuser une atmosphère de peur, renforcer une image de puissance et de dangerosité avec le message +on peut empoisonner partout et avec n’importe quoi ? », interroge-t-il.
– « Terrorisation » –
Pour de nombreux experts, le recours au poison porte souvent une signature russe. « C’est quelque chose de propre aux services soviétiques. Lénine avait créé dans les années 1920 un laboratoire des poisons, appelé « Kamera » (« la chambre », en russe), le laboratoire X. Ce laboratoire s’est développé considérablement sous Staline, puis sous ses successeurs Khrouchtchev, Brejnev. (…) C’est ce laboratoire qui a produit le Novitchok », rappelle Andreï Kozovoï, professeur d’Histoire russe à l’université de Lille.
La signature des services russes
« Les Russes n’en ont pas l’apanage, mais il y a une dimension de systématisation, avec des moyens considérables mis en place depuis très longtemps, la création du laboratoire des poisons, qui s’est développé sans aucune restriction« , ajoute l’historien. Si un empoisonnement peut échouer – certains comme Iouchtchenko ou Skripal ont survécu -, il sert aussi à passer un message. Dans le cas du polonium ou du Novitchok, substances développées en Russie, « c’était une carte de visite » laissée par les services russes, estime M. Kozovoï.
« Le poison est associé dans l’imaginaire collectif et la psychologie à une mort terrible, en souffrance. Il y a dans l’utilisation de substances chimiques ou de poisons une volonté affichée de terrorisation de la cible et, dans le cas de Litvinenko, Skripal ou Alexeï Navalny, de toute personne ayant des velléités de trahir la mère Russie et de devenir un opposant« , souligne Olivier Lepick.
« Un neurotoxique, une matière radioactive ou une matière toxique, ça fait beaucoup plus peur que l’explosif ou l’assassinat par balle ».
© Agence France-Presse
















