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Ghana : Soigner la maladie mentale par la prière

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Faute de structures spécialisées et sous l’effet de croyances ancrées, de nombreux Ghanéens se tournent vers des camps de prière. Entre espoir de guérison spirituelle et manque de moyens médicaux, ces lieux attirent de plus en plus de patients. Les ONG dénoncent des dérives, relançant le débat sur la prise en charge de la santé mentale au Ghana.

En bordure d’Accra, la capitale ghanéenne, la petite forêt de 360 hectares d’Achimota est devenue un refuge improbable pour des personnes atteintes de troubles psychiques. Lors d’une matinée ordinaire, des dizaines de malades y affluent.

Des femmes serrent leurs Bibles contre elles, accompagnées d’enfants qui avancent en silence. Le calme à l’entrée de la forêt contraste avec les chants, les prières, les claquements de mains et les lamentations qui résonnent au milieu de la clairière.

Certains fidèles s’effondrent au sol, comme saisis par des forces invisibles. À travers le pays, des camps de prière comme celui-ci accueillent de plus en plus de personnes souffrant de dépression, d’anxiété ou de troubles psychotiques, dont la prévalence a fortement augmenté depuis la pandémie de Covid-19 selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

L’accès aux soins spécialisés reste très limité

Le Ghana compte un peu plus de 80 psychiatres pour plus de 35 millions d’habitants, selon l’Autorité ghanéenne de santé mentale. L’accès aux soins spécialisés reste très limité, surtout dans les zones rurales du pays. Dans un pays majoritairement chrétien, la stigmatisation freine encore la prise en charge des troubles mentaux.

Une enquête d’Afrobarometer de 2022 révèle que 60% des Ghanéens attribuent les troubles mentaux à la sorcellerie ou aux malédictions. Et la profonde méfiance envers les hôpitaux comme l’espoir d’un miracle instantané continuent d’attirer des milliers de personnes dans des camps de prière évangéliques à travers le pays. Dans la clairière d’Achimota, Faustina, un prénom d’emprunt, âgée d’une trentaine d’années, fixe le vide.

Sa famille déclare qu’elle est « mentalement perturbée » depuis un mois. Convaincus que son mal est d’origine spirituelle, ses proches l’ont amenée voir Elisha Ankrah, « prophète » de l’église évangélique The World for Christ. « Elle a changé du jour au lendemain. Nous pensons que c’est une malédiction.

Les médicaments de l’hôpital prennent du temps, mais la prière peut agir instantanément », a affirmé à l’AFP la soeur de Faustina, Rita Kumi, agenouillée à ses côtés. Vêtu de blanc, le « prophète » Ankrah assure que la prière et le jeûne constituent les principaux remèdes. « Ce que les médecins ne peuvent pas guérir, Dieu le peut », veut-il croire. « Beaucoup viennent ici après l’échec des hôpitaux. Par la prière et le jeûne, ils se sentent régénérés », poursuit le religieux.

Plus de 21% souffriraient de troubles mentaux

Selon les autorités sanitaires, plus de 21% des Ghanéens souffriraient de troubles mentaux légers à sévères. Or, seuls 2% du budget national de la santé sont consacrés à la santé mentale. À environ une heure et demie au nord-est d’Accra, au camp de prière Mt. Horeb à Mamfe, Kingsley Adjei, un fidèle, est catégorique: « On ne traite pas les esprits avec des comprimés, on les brise par la prière ».

À Adeiso, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, le camp de prière Pure Power accueille également des patients. Augustina Twumasi, qui officie comme diacre, estime que ces camps soulagent un système de santé à bout de souffle. « Sans les camps de prière, les hôpitaux s’effondreraient sous le nombre de patients (…) nous aidons l’Etat », affirme-t-elle.

À l’hôpital universitaire Korle Bu, principal établissement du pays, la psychiatre Abigail Harding souligne le poids des croyances religieuses. « La détresse psychique ou les comportements inhabituels sont souvent interprétés comme spirituels — sorcellerie, malédictions, possession — plutôt que comme des maladies » ce qui explique que les patients se tournent « d’abord vers les camps de prière plutôt que vers les hôpitaux », détaille-t-elle.

« Le problème, c’est que beaucoup de ces structures confessionnelles ne sont pas réglementées et manquent de professionnels formés. Certains patients subissent l’enchaînement, le jeûne forcé ou l’isolement, ce qui peut aggraver les traumatismes et retarder des traitements efficaces », déplore la psychiatre.

Aussi, des ONG dénoncent les conditions dans lesquelles se retrouvent les patients dans plusieurs de ces camps, souvent installés dans des locaux exigus et mal ventilés, où des fidèles sous-alimentés dorment sur des sols en béton.

La libération de plus de 30 patients enchaînés

Malgré l’interdiction de l’usage des chaînes en 2017, cette pratique persiste, selon l’ONG Human Rights Watch. En 2023, l’organisation a aidé à libérer plus de 30 patients enchaînés dans la région orientale. La loi ghanéenne de 2012 interdit toute forme de torture, de cruauté ou de traitement inhumain.

Cependant, seules cinq des seize régions du pays disposent de comités de visite opérationnels chargés de faire appliquer la loi.

Le psychologue clinicien Emmanuel Asampong de l’Université du Ghana, estime que de nombreux cas de dépression passent inaperçus et plaide pour une collaboration entre guérisseurs religieux et professionnels de santé.

« S’ils détectent des signes de danger, ils peuvent orienter les patients vers les hôpitaux », déclare-t-il.

Alors que le soleil se lève au-dessus de la forêt d’Achimota, les prières s’intensifient. Faustina reste immobile. À ses côtés, sa sœur lui serre la main en lui murmurant que la guérison est proche. Peut-être pas aujourd’hui, mais après davantage de jeûne.

© Agence France-Presse

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