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La compassion face à la corruption : l’enjeu explosif soulevé par la déclaration de Calixthe Beyala

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Trans Afrique

La compassion face à la corruption n’est jamais un sujet anodin. Certaines voix pèsent lourd dans l’espace public : elles éclairent, influencent, orientent. Mais lorsque ces voix en viennent à minimiser la gravité de la corruption, elles fragilisent un combat essentiel pour la survie collective. L’intervention récente de Calixthe Beyala ravive ainsi une question cruciale : jusqu’où peut aller l’indulgence lorsqu’elle touche à des crimes économiques qui brisent des vies entières ?

Quand une voix majeure minimise un fléau national

Il existe des voix qui comptent davantage que d’autres. Pas par privilège, mais par influence. Par leur parcours, leur talent, leur visibilité. Calixthe Beyala appartient à cette catégorie rare. Elle écrit, elle parle, elle dérange. Elle dit tout haut ce que d’autres murmurent. Et, souvent, elle ouvre des brèches dans le débat public.

Justement. Parce que sa voix porte, ses prises de position exigent une attention particulière. Surtout lorsqu’elles touchent à des sujets explosifs : la justice, la corruption, la responsabilité des élites. Autant de thèmes qui façonnent le destin d’un pays.

Dans un message récent, l’écrivaine s’indigne de la sévérité des peines infligées à certaines personnalités condamnées pour détournement de fonds publics. Un appel à davantage de compassion suit immédiatement. Viennent ensuite des demandes de grâces présidentielles plus généreuses. Puis s’ajoute la défense d’une justice qui « pardonne » et qui « gère la nation avec le cœur ».

À première vue, l’intention semble noble. Mais, très vite, un malaise s’installe. Car derrière cette posture empathique se cache une vision dangereusement édulcorée de la corruption. Une vision qui oublie les victimes. Une vision qui, sans le vouloir, banalise un crime social majeur.

La corruption n’est pas une faute morale. C’est un crime social.
Il faut le dire clairement. La corruption ne relève en rien d’un simple écart de conduite.
Parler de faiblesse humaine serait une manière de minimiser sa gravité.

Qualifier l’acte d’erreur de jugement reviendrait à en effacer la portée destructrice.
Le considérer comme un péché pardonnable par un geste symbolique trahirait les victimes qu’il laisse derrière lui.

La corruption est un crime. Un crime silencieux, certes. Mais un crime qui tue.

La corruption fauche des vies faute de soins accessibles.
Elle frappe aussi lorsque les infrastructures manquent, laissant des populations entières sans services essentiels.

Elle étouffe les opportunités et ferme les portes d’un avenir possible.
Le désespoir qu’elle engendre devient une autre forme de mort lente.
L’exil forcé qu’elle provoque arrache des familles à leur terre et à leurs repères.
Et l’effondrement social qu’elle déclenche finit par briser ce qui tenait encore debout.

Et surtout, elle tue sans bruit. Sans images. Sans scandale visible. Elle tue dans les marges, dans les villages oubliés, dans les hôpitaux délabrés, dans les écoles fissurées, dans les routes qui s’effondrent.

Lorsqu’un hôpital manque de matériel, ce n’est pas un accident. C’est souvent le résultat d’un marché surfacturé, d’un budget siphonné, d’un réseau de prédation.

Lorsqu’une route se désagrège après deux saisons de pluie, ce n’est pas la fatalité. L’effondrement résulte directement d’un chantier bâclé, l’argent ayant disparu avant d’arriver sur le terrain.

Lorsqu’un jeune diplômé ne trouve pas d’emploi, ce n’est pas seulement la faute du « marché ». La cause tient aussi à un système où les fonds destinés à l’insertion professionnelle se sont volatilisés.

Nous sommes face à la réalité brute. Le coût humain, immense et souvent invisible, en témoigne chaque jour. Et cette vérité ne doit jamais être effacée par un excès de compassion.

Les victimes invisibles : celles dont personne ne parle

Face à cette réalité, appeler à la clémence pour les auteurs de détournements n’est pas un acte humaniste. C’est un aveuglement. C’est oublier les millions de victimes silencieuses. Des personnes privées de tribune. D’autres dépourvues de réseau. Et tant d’êtres humains sans voix pour défendre leur propre cause.

La compassion ne peut pas être sélective. Elle ne peut pas s’arrêter aux portes des prisons où sont détenus les puissants. Elle doit s’étendre aux familles qui enterrent leurs proches faute de soins. Les travailleurs empruntent chaque jour des routes meurtrières, au péril de leur sécurité.

Les enfants étudient dans des salles de classe délabrées, témoins d’un abandon institutionnel.
Les jeunes voient leur avenir confisqué par la prédation de quelques-uns, condamnés à avancer dans un horizon rétréci.

Oublier ces victimes, c’est trahir la justice.
Les invisibiliser, c’est renforcer l’impunité.
Les sacrifier, c’est normaliser la prédation.

La justice n’est pas un exercice sentimental

Nier l’humanité des personnes condamnées serait une erreur.
Se réjouir de la souffrance de quiconque serait tout aussi indéfendable.
Et défendre une justice vindicative ou inhumaine irait à l’encontre des principes mêmes de l’État de droit.

Mais il faut rappeler une vérité simple : la justice n’est pas un exercice sentimental.

Elle ne peut pas se fonder sur l’affection, la sympathie ou la proximité.
Elle doit s’appuyer sur des principes clairs.

La responsabilité constitue le premier d’entre eux.
Vient ensuite la proportionnalité, indispensable pour garantir l’équité.
Enfin, la protection de la société demeure l’objectif ultime de toute décision judiciaire.

Réduire les peines pour détournement de fonds publics à cinq ans, comme le suggère Beyala, reviendrait à envoyer un message catastrophique :
« Volez si vous voulez. Au pire, vous perdrez quelques biens et ferez un court séjour en prison. »

Dans un système où les élites ont un accès privilégié aux ressources publiques, une telle indulgence serait un encouragement. Pas une dissuasion.

La banalisation de la corruption : un poison social

C’est pourquoi il est essentiel de rappeler, avec respect mais fermeté, que la banalisation de la corruption agit comme un poison. Ce poison affaiblit les institutions. Il détruit la confiance, alimente le cynisme et fragilise la cohésion nationale.

Et surtout, elle crée une fracture morale. Une fracture entre ceux qui peuvent détourner des millions et espérer la clémence, et ceux qui n’ont que leur travail, leur dignité et leur silence.

Les personnalités publiques, surtout celles que nous admirons, ont une responsabilité particulière. Peser chaque mot devient indispensable lorsqu’on s’adresse à un public qui écoute et s’inspire.

Mesurer l’influence que l’on exerce relève d’une responsabilité incontournable.
Éviter toute minimisation d’un fléau qui ronge la société de l’intérieur constitue un devoir éthique pour toute figure publique.

La compassion oui, l’indulgence non

La justice peut être humaine. Elle peut être réhabilitative. Elle peut être tournée vers le pardon. Mais elle ne peut pas être aveugle aux conséquences réelles des crimes économiques.

Les détournements de fonds laissent derrière eux des vies brisées, des familles qui paient le prix d’un argent disparu. Les marchés truqués se traduisent par des communautés sacrifiées, privées d’infrastructures essentielles et condamnées à l’abandon. Les budgets volés amputent l’avenir, réduisent les horizons et ferment les portes d’un développement pourtant possible.

La compassion est une vertu. Mais lorsqu’elle devient indulgence envers les puissants et oubli des victimes, elle cesse d’être une force morale. Elle devient un risque.

Admirer une œuvre n’interdit pas de contester une position

Nous pouvons continuer d’apprécier Calixthe Beyala. Lire ses œuvres. Écouter sa voix. Reconnaître son apport. Mais nous devons aussi rappeler, lorsque cela est nécessaire, que certaines positions, même bien intentionnées, peuvent fragiliser un combat essentiel.

La lutte contre la corruption n’est pas un débat abstrait. C’est une question de survie collective. Une question de dignité. Une question de justice.

Et aucune compassion, aussi sincère soit-elle, ne doit effacer cette réalité.

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