Éthiopie, Somalie, Djibouti, Érythrée… La Corne de l’Afrique devient un enjeu stratégique majeur pour les monarchies du Golfe. Entre investissements massifs, alliances militaires et rivalités diplomatiques, Abou Dhabi et Riyad multiplient leurs manœuvres, au risque de déstabiliser toute la région.
Sur une colline surplombant la capitale éthiopienne Addis Abeba, des grues construisent le gigantesque palais de la future Primature. Un chantier financé en partie par les Émirats arabes unis, omniprésents dans la Corne de l’Afrique, devenue « terrain d’affrontement » entre monarchies du Golfe, selon des experts.
Composée de l’Éthiopie, de la Somalie, du Somaliland, de Djibouti et de l’Érythrée, voisine du Soudan, la Corne constitue la pointe orientale du continent africain, face à la mer Rouge qui la sépare du monde arabe.
Ce positionnement stratégique, entre océan Indien et canal de Suez, sur l’une des routes commerciales les plus fréquentées du monde, suscite la convoitise des pétromonarchies. Au risque de déstabiliser les pays concernés.
« Pour les États du Golfe, la Corne de l’Afrique est un terrain d’affrontement crucial dans la compétition géopolitique et géoéconomique », affirme à l’AFP Anna Jacobs, spécialiste du Golfe. Les Emirats arabes unis y ont la présence la plus visible – et la plus critiquée.
Au Soudan, ils sont accusés d’armer les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), qui combattent l’armée régulière depuis 2023 et sont accusés de massacres contre la population civile. Un soutien que nie officiellement Abou Dhabi.
Au Somaliland, le géant émirati DP world a investi des centaines de millions de dollars dans le port en eau profonde de Berbera, sur lequel il a autorité. Celui-ci est agrémenté d’un aéroport strictement contrôlé par Abou Dhabi, selon plusieurs témoins et sources locales.
De nombreux experts estiment que les Émirats, proches d’Israël, ont joué un rôle dans la décision d’Israël, fin décembre, de reconnaître le Somaliland, une région qui s’est séparée de la Somalie en 1991.
Frapper plus facilement les Houthis au Yémen
Israël pourrait utiliser une base à Berbera pour frapper plus facilement les Houthis au Yémen, un groupe allié à l’Iran, qui menacent son territoire. Mais sa reconnaissance du Somaliland, une première attendue de longue date pour ce territoire, fragilise fortement l’État somalien, aux abois après deux décennies de combat face aux islamistes shebab, groupe armé proche d’Al-Qaïda.
Abou Dhabi est prêt à « prendre des risques » pour essayer de « façonner l’ordre régional », estime Anna Jacobs. Mais cette posture diplomatique l’éloigne toujours plus de l’Arabie saoudite, autrefois un solide allié. Les deux monarchies s’étaient unies en 2014 contre les Houthis.
L’alliance s’est toutefois fissurée, pour imploser ouvertement il y a un mois, avec le bombardement par Ryad d’une cargaison d’armes présumées destinées au Yémen et en provenance des Émirats.
L’Arabie saoudite, traditionnellement concentrée sur « le soutien aux institutions étatiques et au statu quo », selon Mme Jacobs, passe désormais à l’offensive contre son nouvel ennemi, y compris dans la Corne de l’Afrique.
D’après une source gouvernementale somalienne, Ryad, pour contrer l’avancée émiratie, « prépare un accord militaire tripartite entre la Somalie, l’Arabie saoudite et l’Égypte », ce que n’ont pu confirmer les bureaux de l’AFP au Caire et en Arabie saoudite. L’exécutif somalien a parallèlement annulé tous les accords le liant aux Émirats.
Relations asymétriques entre pays pétroliers et des États qui dépendent de l’aide internationale »
« L’influence des pays du Golfe en mer Rouge ne fait qu’entretenir l’instabilité », regrette Biraanu Gammachu, un analyste éthiopien. « Ce sont des relations asymétriques, entre des pays pétroliers puissants et des États qui dépendent de l’aide internationale », et leur ascendant sur les pays de la Corne de l’Afrique est « préoccupant », souligne-t-il.
Le géant de la zone, l’Éthiopie, deuxième État le plus peuplé d’Afrique avec quelque 130 millions d’habitants, est tout aussi concerné.
« Etat vassal »
Depuis l’arrivée au pouvoir en 2018 du Premier ministre Abiy Ahmed, les Émirats, outre le palais de la Primature, y ont multiplié les investissements, notamment un prêt de 3 milliards de dollars en 2018 ou un accord en 2023 pour un échange de devises qui a permis de soutenir la monnaie éthiopienne, faisant de l’Éthiopie « un Etat vassal« , affirme à l’AFP Cameron Hudson, ancien analyste Afrique pour la CIA, l’une des agences de renseignements américaines.
En décembre, une source proche de l’armée soudanaise a accusé l’Éthiopie d’accueillir sur son sol une base d’entraînement des paramilitaires des FSR. Interrogées par l’AFP, les autorités éthiopiennes n’ont pas donné suite.
Les dissensions entre pétromonarchies font également planer le risque d’un nouveau conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée, dont les relations historiquement exécrables ont encore empiré ces derniers mois.
L’Érythrée a obtenu son indépendance de l’Éthiopie après des décennies de lutte armée en 1993. Le président érythréen Issaias Afwerki, qui dirige sans partage le pays depuis 1993 et limite ses déplacements à l’étranger, s’est rendu deux fois en Arabie saoudite en 2025.
Dans une récente interview, M. Issaias a critiqué le rôle « déstabilisateur » des Emirats au Soudan.
L’Érythrée s’est en outre rapprochée ces derniers mois de l’Égypte, qui entretient des relations acrimonieuses avec l’Éthiopie, après la construction par Addis Abeba d’un barrage sur le Nil, considéré par le Caire comme une « menace existentielle ».
Dans un tel cadre, une implication directe de l’Éthiopie dans le conflit au Soudan pousserait « très certainement » l’Érythrée « à s’impliquer plus directement dans le soutien à l’armée soudanaise et à renforcer ses propres opérations d’influence en Éthiopie », avertit Cameron Hudson, qui s’alarme : « Cela pourrait très rapidement dégénérer en un conflit régional. »
© Agence France-Presse
















